La partie vivante du Journal. Ici, Elya et Emrys pensent tout haut, une scène après l’autre. Deux voix qu’on reconnaît, souvent un peu les nôtres.
On les rencontre dans ces moments où l’on baisse enfin la garde.
Une salle de pause en fin d’après-midi, un trajet de nuit, un message tapé trop tard puis presque effacé. C’est là, sans témoin, qu’Elya et Emrys se livrent, et qu’on les découvre vraiment.
Ce qu’ils déposent ici n’a rien d’un décor. Elya laisse voir la pensée qui tourne, l’anticipation, la nuance saisie avant tout le monde. Emrys laisse voir le recul, la phrase gardée pour soi, le silence qui protège. Un même instant, saisi par deux sensibilités qui n’en retiennent pas la même chose.
Pourquoi autant de précision sur ce qu’ils ressentent ? Parce que la reconnaissance tient au détail juste. Une émotion nommée à moitié s’échappe et s’oublie. Une pensée décrite à la minute exacte où elle surgit, à minuit, en pleine réunion, au volant, se reconnaît d’un coup. Voilà le pari du carnet : montrer l’intérieur avec assez de justesse pour que quelque chose, chez toi, réponde.
Deux intérieurs, dits à voix haute. Le tien s’y glisse, tout doucement.
Collègues depuis quatre ans, amis bien avant d’être les personnages de ce carnet. Rien de romanesque entre eux, une amitié franche et deux caractères qui se complètent sans se ressembler.
« Je ressens d’abord. Je comprends après. »
Elya anticipe, doute, et voit les nuances que les autres manquent. Elle sature vite, se refait tout le film, puis atterrit, souvent plus juste qu’elle ne le croit.
« Je pense d’abord. Je ressens quand je peux plus l’éviter. »
Emrys prend de la hauteur, structure, rassure. Il se protège parfois en se taisant, en se retirant. Il ressent autant qu’Elya, il filtre simplement plus longtemps.
Aucun des deux n’a raison contre l’autre. Ce sont deux façons de regarder la même chose. Un peu comme les tiennes, selon les jours.
Pause café, un mardi. Deux gobelets, un téléphone posé face contre table.
Elle était venue vider un trop-plein. Elle repart avec une hypothèse de plus, et une de moins qui lui pesait.
Dans les scènes qui suivent, l’italique dit ce qui se pense tout bas, le gras entre guillemets ce qui se dit tout haut.
La lumière éteinte. Le sommeil, en salle d’attente.
Le rendez-vous de mardi, j’ai noté ? Demain, je vérifie. Le cadeau, il reste huit jours. Ou sept. Ce midi, je lui ai lancé « c’est rien, laisse » un peu vite. Et si elle l’a mal pris, sans rien me dire ? Dors. Il faut dormir, demain est chargé. Je sais que je m’en fais trop. Je le sais, vraiment. Je ne suis pas en retard sur ma vie. Je la porte juste en entier, même à minuit.
Je ressens d’abord. Je comprends après.
La réunion. Douze personnes, une table, une objection qui pèse.
« Une dernière remarque avant qu’on valide ? » Je l’ai, la remarque. Tournée trois fois, elle tient. « Non, pour moi c’est clair. » Ce n’était pas le bon moment, je me dis. Concrètement, il n’y a jamais de bon moment. Si je suis honnête, j’ai juste préféré me taire que me tromper devant tout le monde. Demain, un autre dira mon idée à voix haute. Je hocherai la tête, l’air d’accord.
Je pense d’abord. Je ressens quand je peux plus l’éviter.
Fin de réunion. Un collègue lance « On en reparle », et file.
En regardant ailleurs, en plus. Ça veut dire non. Ou je t’évite. J’ai fait quoi, moi ?
« On en reparle », donc on en reparle. Il avait juste un train à prendre.
Deux lectures. Souvent, la vérité fait un pas vers chacune.
D’autres scènes s’écriront, au fil des jours et des humeurs. Reviens y jeter un œil, il y en aura toujours une de plus.